« Vous voulez voir … la mort ? » Oui, c’est bien cette question que nous a posée notre guide un soir, au milieu d’un village traditionnel de ce petit coin de Sulawesi, en Indonésie. Et cela ne nous a même pas paru bizarre ! Mais revenons au début de l’histoire…

Quelques explications sur les coutumes Toraja

Et d’abord, il faut que nous vous présentions quelques particularités du peuple Toraja. C’est un peuple qui vit en Sulawesi, une des nombreuses îles indonésiennes. Ils sont chrétiens depuis la colonisation de l’Indonésie par les Hollandais, mais ils n’ont pas pour autant abandonné leurs anciens rituels.

Pour le peuple Toraja, la mort est l’évènement le plus important dans la vie de quelqu’un : lorsqu’on meurt, notre âme peut soit aller vers une deuxième vie (au Paradis), soit rester sur terre (ce qui n’est pas du tout souhaitable). Pour atteindre le Paradis, il faut avoir été bon toute sa vie (d’où l’hospitalité et la gentillesse des Torajas) et avoir un enterrement qui répond aux traditions torajas. Dans ces enterrements, on va sacrifier des buffles (plusieurs dizaines pour les enterrements de nobles) et des cochons (par centaines), le tout pendant plusieurs jours (jusqu’à une semaine), avec des centaines de convives venus de toute la région pour honorer la mémoire du défunt, et ainsi l’aider à atteindre le Paradis. Comme ces enterrements coutent très cher (il faut payer les cochons qui serviront d’offrandes puis de plats pour les convives, les buffles qui serviront d’offrandes puis de cadeau de remerciements aux personnes proches ou qui ont aidé pour l’enterrement, il faut installer des cabanes temporaires pour accueillir tout ce beau monde…), la famille du défunt a besoin de temps pour rassembler cet argent : ainsi, les défunts sont enterrés en moyenne plusieurs mois après leur véritable mort, voire plusieurs années ! En attendant, ils sont conservés dans leur maison, et sont considérés par leur famille comme « malades » : on leur apporte à manger, on dort à côté de leur cercueil, la famille et les voisins viennent lui rendre visite régulièrement… Un peu glauque n’est-ce-pas ?

Et ce n’est pas fini ! Dans certains villages se perpétue encore la tradition du « manéné » : tous les 1 à 2 ans, on ouvre toutes les tombes, on sort tous les cercueils et on vérifie l’état du cercueil et du mort ! On lui change ses vêtements, voire son cercueil s’il commence à se décomposer, et on en profite pour faire quelques selfies et photos de famille avec…

Bref, il faut avoir le cœur bien accroché et l’esprit ouvert pour visiter cette région (et même pour lire cet article), mais ça vaut le détour !

Un village Toraja et ses maisons traditionnelles au milieu des bambous

Deux jours de visites entre cérémonies funéraires et cimetières

On a donc commencé notre visite du pays Toraja par 2 jours accompagnés d’un guide francophone Otto, de nos amis Romain et Hélène, et d’un couple de Suisses Carole et Iago. Pour nous mettre tout de suite dans l’ambiance, Otto nous a amené voir un « manéné » (cf explications au 1er paragraphe) : nous étions apparemment chanceux d’en voir un car il n’y en a pas souvent, comme de moins en moins de villages perpétuent cette tradition. Bon, il faut bien dire que c’était assez particulier : toutes les familles ouvrent les cercueils, dans la bonne humeur, au milieu de quelques touristes qui ne savent pas où se mettre. On nous a même demandé pour faire des photos avec nous (heureusement pas avec les morts, mais certains indonésiens prenaient bien des selfies avec les morts de leur famille…).

Tout le village sort les cercueils de leurs tombes
Tout le village sort les cercueils de leurs tombes
Les corps sont en quelque sorte momifiés à leur mort, ce qui permet de les conserver sans qu'ils ne se décomposent
Les corps sont en quelque sorte momifiés à leur mort, ce qui permet de les conserver sans qu'ils ne se décomposent
Tout beau avec son jogging bleu !
La tombe commune du village, où sont conservés les corps des plus pauvres, était en reconstruction lors de notre passage ; certains corps sont là depuis des décennies, c'est donc un peu un puzzle géant pour les reconstituer...
Cette dame morte il y a 7 ans a su rester coquette !
Cette dame morte il y a 7 ans a su rester coquette !

On a ensuite visité un village avec les habitations typiques appelées Tongkonans (magnifiquement sculptées, comme vous verrez sur les photos), ainsi qu’un cimetière dans un immense rocher.

Un village Toraja constitué de Tongkonans ; à droite les greniers à riz, à gauche les habitations
Un gamin qui jouait à faire rouler sa roue avec un bâton
Les cornes de buffles sont conservées sur les Tongkonans
Les cornes de buffles sont conservées sur les Tongkonans
Chacune des ouvertures dans la roche est un tombeau ; les mini-tongkonans sont en réalité des corbillards !
Les beaux paysages de rizières croisés sur la route
Simon, Hélène, Cléo et Romain devant ces beaux paysages

Le lendemain, on a redémarré la journée en faisant un tour au marché aux animaux de Rantepao. C’est dans ce marché qu’on peut acheter les buffles et les cochons pour les sacrifices des cérémonies. Puis on est partis assister à un bout d’une cérémonie, pour l’enterrement d’une femme d’un village proche de Rantepao. Contrairement à nos habitudes occidentales, cela ne semblait pas du tout choquer que des touristes viennent assister à un enterrement. Notre guide nous l’a bien assuré, et au contraire, plus il y a de monde à un enterrement, mieux c’est, car le défunt trouvera ainsi plus facilement le chemin du Paradis ! Nous avons été très bien accueillis, on nous a emmenés dans une des cabanes temporaires d’où on pouvait observer la cérémonie et on nous a servi du thé, et même le repas du midi ! Heureusement, on est arrivés après le sacrifice du buffle (c’était une petite cérémonie, il n’y avait « qu’un » buffle sacrifié ce jour-là), sinon, pas sûrs qu’on aurait résisté… Cette cérémonie durait 3 jours, durant lesquels la famille et les amis viennent apporter des offrandes, mangent et dorment sur place, pendant que la famille proche du défunt s’occupe des sacrifices d’animaux, de la logistique (cuisine…etc) et de recevoir les gens. Le dernier jour de la cérémonie, le défunt est emporté jusqu’au cimetière dans un « corbillard », qui est en fait une construction en bois de la forme d’une maison « Tongkonan », mais portable par une dizaine (ou plus) d’hommes.

Les buffles albinos sont les plus chers car leur peau est très appréciée
Imaginez que le prix de ce buffle totalement albinos atteint surement plusieurs dizaines de milliers d'euros ! Sachant que le salaire moyen est autour de 300€, il faut du temps pour pouvoir s'en payer un...
Les cochons sont transportés vivants sur des brancards en bambou
Et voici le stockage des cochons en attendant le transport qui les amènera vers leur dernière résidence...
On croise aussi au marché des vendeurs de coqs pour les futurs combats, en théorie interdits en Indonésie, en pratique toujours en cours
On croise aussi au marché des vendeurs de coqs pour les futurs combats, en théorie interdits en Indonésie, en pratique toujours en cours
Juste à côté du marché aux animaux, on trouve un marché un peu plus classique de produits frais, tissus, artisanat, etc.
On est bien en pays Toraja !
Non, ce ne sont pas des petits poivrons...
Des objets tressés avec des plantes locales
Du café Toraja ! L'une des particularités est qu'il est moulu très finement et servi directement dans la tasse. Il tombe ensuite au fond un peu comme un café Turc.
La cérémonie se passe dans le village ; les sacrifices des bœufs sont organisés au beau milieu des constructions temporaires, d'où les carcasses qu'on peu voir sur la photo...
La famille de la défunte est très joliment habillée pour l'occasion
Les cochons sont tués par dizaines afin de pouvoir nourrir l'ensemble des invités
On garde tout de même le sourire comme tout le monde à la cérémonie !
Après tout ça, bon appétit !
Après tout ça, bon appétit !

L’après-midi, nous avons visité un autre cimetière connu car on peut y observer des statues anciennes (au siècle dernier, les nobles étaient enterrées à côté d’une statue les représentant, mais beaucoup ont été pillées et il en reste peu d’origine). Nous sommes également allés voir un cimetière pour bébés : en-dessous d’un an, les enfants sont enterrés dans des arbres, et chaque village a donc un arbre-cimetière…

Les sculptures des tombes sur la falaise
Chaque trou est une tombe d'un nourrisson
Chaque trou est une tombe d'un nourrisson
La fin de la journée sera plus légère avec la visite d'un Tongkonan en construction
La fin de la journée sera plus légère avec la visite d'un Tongkonan en construction
Et la balade à travers les rizières
On croise même un buffle qui a une plus belle vie que celui croisé ce matin à la cérémonie...

Conseils aux voyageurs :                                                                  

On ne s’imaginait pas arriver seuls à une cérémonie, sans guide local. C’est pour cela que nous avons fait appel à un guide francophone Otto Mitting (toraja_otto@yahoo.com et WhatsApp +62 852 5523 6770), qui avait été recommandé à Hélène et Romain. Nous en avons été très contents, Otto était vraiment intéressant, impliqué et sympathique ! Vous pouvez le contacter pour un devis personnalisé, en fonction de vos envies : il peut proposer des prestations de transport, des visites du pays Toraja, des treks dans la région (cf paragraphe suivant). Vous trouverez aussi de nombreux guides à la sortie des bus venant de Makassar, mais c’est plus risqué… Le bouche à oreilles fonctionne bien dans les hôtels de Rantepao, n’hésitez pas si vous avez un peu de temps ! Pour les 2 jours de visites avec guide, transport et billets d’entrées aux différents sites, cela coûtait environ 1,5 million de roupies par personne (prix dégressif si on réserve d’autres activités en même temps comme le trek).

En parlant d’hôtel, nous étions logés au Pias Poppies, un grand hôtel propre et confortable. Seul bémol, le petit-déjeuner n’est pas compris ce qui fait monter la facture ! Comptez 195 000 IDR par chambre et par nuit, et environ 40 à 50 000 IDR par personne pour le petit-déjeuner. On a testé le restaurant de l’hôtel, on ne recommande pas vraiment : c’était cher, long (1h d’attente !) et pas exceptionnel.

Pour les restaurants, il n’y a pas beaucoup de choix à Rantepao. On a testé le Café Aras, dans lequel se retrouvent tous les touristes : la cuisine est bonne, l’ambiance est sympa. On a également testé le Rimiko : bonne cuisine également.

Deux jours de trek entre Tongkonans et rizières

Après 2 jours à ne parler que de morts, nous avions prévu, toujours avec notre guide, de partir pour un trek de 2 jours dans les collines du pays Toraja. A notre petit groupe de 7 se sont ajoutés deux autres Français, Anna et Jérémy. Nous avons passé deux magnifiques journées à randonner entre les rizières, à traverser des petits villages avec des maisons typiques, à croiser des enfants très souriants, le tout sous un beau ciel bleu et en bonne compagnie ! Nous avons même dormi le soir dans une vraie maison Tongkonan ! Plutôt confortable, on avait même l’électricité et notre guide nous a préparé un repas délicieux !

Et c’est ce soir-là qu’Otto est arrivé en nous demandant « Vous voulez voir la mort ? » : eh oui, il y avait eu un décès dans le village 15 jours avant, et le défunt était donc conservé dans une maison proche de celle où on dormait, en attendant l’organisation de la cérémonie. Rassurez-vous, le défunt est mis dans un cercueil, mais c’est quand même étonnant de voir les voisins et la famille jouer aux cartes, dormir ou manger à côté du cercueil.

Notre trek démarre à travers les plantations de café et de cacao. On croise aussi quelques plants de riz en train de sécher au soleil.
Et c'est ensuite parti pour une succession de paysages assez fous entre rizières et villages traditionnels
On fera un petit arrêt pique-nique dans un village
Observés par une petite locale curieuse
Après le repas, nous continuons notre route et tombons sur une sorte de championnat de combat de coqs dans un village. Les propriétaires de coqs s'observent tous avant de se lancer.
Nous apprenons que des lames d'une dizaine de centimètres sont fixées à l'arrière des pattes des coqs. Ces lames sont affûtées comme des lames de rasoir...
Une fois que deux propriétaires se sont mis d'accord sur les coqs qui combattront (ils doivent avoir à peu près la même taille et le même poids), et sur la mise du pari, les coqs entrent dans l'arène.
Tout le village observe la scène avec enthousiasme, même les plus petits. Chaque spectateur peut parier avec un autre sur le coq de son choix. Les paris se font à chaque fois 2 par 2.
D'autres sont plus amusés par les touristes que par le combat acharné qui se déroule !
Le combat se termine lorsque l'un des coqs est tué par l'autre ou, et c'était le cas lors du 2ème combat que nous avons vu, lorsque les coqs sont trop fatigués pour combattre plus et qu'un vainqueur est désigné. Le coq perdant est alors achevé...
Après toutes ces émotions, nous reprenons notre route au milieu des étroits chemins de rizières
Carole nous montre une fois de plus son sens aigu de l'équilibre !
Carole nous montre une fois de plus son sens aigu de l'équilibre !
Tandis qu'Hélène s'émerveille des nouvelles pousses de riz
Vous voyez le tout petit grain de riz à l'origine de la plante ?!
On se sent bien au milieu de tout ça !
Les rizières en train d'être plantées
On croise quelques paysans
Romain et Hélène contents d'être arrivés au village où nous dormirons !
Notre village pour la nuit !
Voici notre tongkonan pour la nuit !
Les tongkonans sont à la fois sculptés et peints de beaux motifs
Après cette bonne journée, Otto nous envoie admirer le beau coucher de soleil
On en profite pour faire une petite photo de l'équipe avec Jérémy, Anna, Romain, Hélène, Cléo, Otto, Iago, Carole et Simon !
Et pour admirer une fois de plus ces belles rizières
Une bonne nuit nous attend maintenant. Ça ne sera pas le meilleur matelas du voyage mais ça ira pour la nuit !
Une bonne nuit nous attend maintenant. Ça ne sera pas le meilleur matelas du voyage mais ça ira pour la nuit !

Après un bon petit déjeuner (décidément Otto nous aura gâtés durant ces 4 jours !), nous sommes parés pour repartir randonner à travers de nouveaux paysages. Nous traverserons une école et quelques autres villages avant de revenir vers Rantepao en voiture.

Alors que certaines restent impassibles, c'est la course pour d'autres qui ont entendu qu'Otto distribuait des bonbons
Un rassemblement se forme autour d'Otto qui ne cessera de distribuer ses bonbons pendant 5 minutes
Il y en aura pour tout le monde
Un buffle pas peureux, contrairement à ses congénères !
Photo avec deux locaux !
Même après plusieurs jours, on ne se lasse toujours pas de ces paysages insolites ! Une dernière photo et on file vers Rantepao la tête pleine de belles images !

Conseils aux voyageurs :

Le trek a vraiment été un très bon complément aux 2 jours de visite, on a vraiment adoré ! Notre guide n’était pas avare en informations, on a appris plein de choses sur la culture Toraja. Le rythme de la randonnée était plutôt lent, on avait environ 12 km à marcher par jour. Ca nous a permis de faire de nombreux arrêts dans les villages ou pour faire des photos. On a visité après le trek le village-musée de Ke’te-kesu, et on a été très déçus : on a trouvé qu’il manquait tellement de vie ! On a vraiment préféré passer du temps dans de vrais villages habités, plutôt que de voir un village-musée complètement désert… Donc si vous avez le temps, on vous recommande vraiment de faire un trek avec un guide ! Pour vous donner une idée, les 2 jours de trek avec guide, transport, logement et nourriture coutaient 750 000 roupies par personne (prix dégressif si on réserve d’autres activités en même temps comme la visite du pays Toraja).

3 Comments on “Toraja – « Vous voulez voir … ? »

  1. Pour l’expression, on a surtout utilisé « regarder la morte (ou le mort) en face » Ah ah !
    Je pense que c’est une vision macabre que l’on peut avoir quand on n’y est pas allé car notre rapport à la mort ne change pas. En revanche (et je ne parle peut-être que pour moi), je trouve qu’ils ont un rapport à la mort très humain et très joyeux, qui change grandement par rapport à ce qu’on peut en avoir. La mort pour eux n’étant pas une fin en soi mais plutôt le début d’une deuxième vie pour le défunt, il faut tout faire pour que cette deuxième vie se passe bien. Ils pensent beaucoup plus à la personne qui est morte et à son bien être dans sa deuxième vie. Dans notre civilisation, ce ne sont uniquement que ceux qui survivent qui importent.
    Enfin, c’est une chose à voir, sans hésiter ! Ça fait réfléchir, c’est le moins qu’on puisse dire !

  2. Heureusement que nous étions prévus!! Macabre ce reportage mais très intéressant. La vision de la Mort est très différente mais la joie des populations a l’air contagieuse. L’expression « regarder la Mort en face » prend un peut plus de sens non? Bisous

    • Je suis tout à fait d’accord. Ça peut paraître macabre pour nous occidentaux. Mais eux le vivent comme un moment de joie. Ce qui est surtout important dans leur culture est le lien fort qu’ils gardent avec leurs ancêtres. Dans sa vie et dans sa mort, chaque Toraja doit avoir connu les 5 générations avant et les 5 générations après lui. D’où aussi l’importance du Manéné. Les Torajas ont donc un profond respect envers leurs ancêtres. Je crois que je n’ai pas complètement tord en disant que malheureusement ce n’est plus autant le cas dans notre civilisation occidentale. A méditer 🙂